Marie-Aude Murail

« Dès le lendemain de mon arrivée à Nouméa, on m’a demandé mes impressions sur la Nouvelle-Calédonie… Voilà dix jours que je circule, que je regarde, que j’écoute, et ma conclusion, c’est celle-ci : je suis épatée.

Épatée par les CM2 d’Adrienne Lomont qui ont ponctué de rires ma lecture à haute voix, par les collégiens de Yaté qui m’attendaient en chansons, par ceux du collège Louise Michel de Païta qui avaient décidé d’adopter des mots en V, vital, valeur, vocation, vif-argent et n’oublions pas : voter, qui m’ont écrit des cartes postales timbrées à leur effigie pour m’inciter à voir le phare Amédée (c’est fait) et le centre culturel Tjibaou (m’y voici). J’ai été épatée, oui, par les 6èmes du collège Ste Marie de Païta qui avaient mis en scène chacun de mes pas, colliers à l’arrivée, danses mélanésiennes par des garçons plus virils que ça y a pas (les gloussements des filles en témoignaient), poème en acrostiche sur mon nom, pièce des théâtre et cadeaux d’adieu, à peine si on m’a laissé le temps de faire mon job. À Ouvéa, dos à l’église, face à la mer, j’ai vécu un moment magique. Quelque 150 jeunes ont transformé mon petit 22 ! en bande dessinée, en danse sur le V, en poème aux allures de slam : « Passer ou trépasser ? Nous préférons outrepasser, car vivre sans une lettre de l’alphabet, c’est effacer aux mots toute leur beauté ». À Koné, j’avais du courrier : « Je m’appelle Boris Guichard et j’ai 11 ans, j’ai adoré votre livre Dinky rouge sang, je l’ai lu en une soirée, j’étais littéralement absorbé. Et j’ai tellement aimé votre livre que cela m’a donné envie d’être écrivain, je crois que ça demande beaucoup de travail mais donne aussi beaucoup de plaisir. » Boris, je te dirai ce que m’a dit un jour mon prof de faculté : « J’attends de trouver tes livres en librairie». À Népoui, la documentaliste avait trouvé comment associer les plus grands à l’opération Livre mon ami, car ce sont les 5èmes qui ont donné la comédie aux plus jeunes en mettant en scène la SPMM, la société protectrice des mots et des métiers. Et puis il y a eu les petits CM2 de Népoui. Je me suis crue dans une classe Freinet où chaque gosse sait ce qu’il a à faire, parle en te regardant dans les yeux, chante en sachant placer sa voix, lit en mettant le ton. En entrant dans cette classe, j’ai eu le temps de happer sur le tableau noir la leçon du matin. Voix active, voix passive. Je leur ai dit :

– Les enfants de Népoui ont accueilli Marie-Aude Murail. Mettez-moi ça à la voix passive.

Et eux au quart de tour :

– Marie-Aude Murail a été accueillie par les enfants de Népoui.

Les CM2 de Népoui, ils ont tout bon. Et les gosses de Hienghène qui sont arrivés jusqu’à moi, épuisés d’avoir fait la transversale en autocar, ils ont encore eu le courage de m’écouter et ils m’ont laissé leurs textes dont l’un disait : « La vérité comme le mensonge, ça fait mal. M’aimeras-tu encore si je te la dis ? » Ils ont dix, onze ans, ils trouvent déjà leurs mots parce qu’ils se sont déjà frottés aux livres. Et ce sont les collégiens de Plum qui m’ont posé LA question, celle qui résume toutes celles qu’on m’a posées :

– Pourquoi écrivez-vous ?

Et à Plum, j’ai répondu comme Jean-Paul Sartre dont j’ai relu Les mots dans ma chambre d’hôtel à Nouméa :

– J’écris pour être lue.

Mais je n’imaginais pas en écrivant 22 ! dans ma chambre à Orléans que je serais lue en Nouvelle-Calédonie par des farfelus qui me mettraient dans une sélection, celle de Livre mon ami, et que ces mêmes farfelus me feraient lire par plus de 9000 enfants d’ici. À la vérité, quand on m’a prévenue que j’étais en lice avec dix autres auteurs, j’ai mis la lettre sous une pile sans y croire. La Nouvelle-Calédonie, c’était bien loin, loin comme mes 20 ans quand je chantais : « Il vaudrait bien mieux partir, s’en aller d’ici, partir, et foutre le camp en Calédonie »… Alors, quand j’ai reçu le coup de fil de Brigitte Simon qui m’a avertie : « C’est vous, les enfants vous ont choisie », ça a été un peu la panique à bord et le branle-bas de combat. J’ai tout fait pour venir, et venir en famille. Je n’ai pas pu rencontrer mes 9000 lecteurs, mais ceux que j’ai rencontrés, ils m’ont épatée. Tout simplement, parce que les enfants d’ici, vos enfants, sont épatants, et ils l’ont encore prouvé aujourd’hui. À eux, à leurs enseignants, bravo, à Livre, mon ami, à ceux qui sponsorisent l’opération et aux médias qui donnent de la visibilité à tout ce travail souterrain, merci.»

… à ce discours, j’ajouterai que le meilleur était encore à venir puisque je suis ensuite allée au collège Georges Baudoux, et à celui de Porte de fer ainsi qu’à l’école Charbonneaux. Je n’ai pas souvenir d’avoir vu en métropole de rencontres mieux préparées. J’ai fait provision d’images et d’émotions pour traverser l’hiver orléanais et j’ai quitté les enfants avec leur refrain dans la tête : « Mais où que je sois, où que m’emmènent mes pas, mon cœur est en Calédonie».

Marie-Aude Murail

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