| Pourquoi le goût de la lecture n'est-il pas spontané et naturel ? Etant donné le parterre choisi à qui je m'adresse aujourd'hui, la question mérite d'être posée, tant nous sommes tous ici "mordus" de lecture : il finit par nous être difficile d'imaginer une inappétence à la lecture.
Or, de fait, si nous prenons un peu de distance, le refus de "gaspiller" son temps - et ses yeux-; à lire, peut paraître sage et sain ! Voyons de plus près ce qu'on reproche à ce « vice impuni » et quels « horrifiques dangers » présentent la lecture.
On reproche d'abord à la lecture d'être une activité solitaire, anti-sociale. Quand les traditions orales et communautaires sont fortes, on accepte d'autant plus mal qu'un enfant, un jeune ou un adulte "trahisse" les siens pour se mettre à l'écart et goûter un plaisir solitaire… Mais ce ne sont là que des apparences, parce qu'en réalité la lecture est justement un remède quand on souffre de la solitude, la vraie, la solitude intérieure, morale et muette, et celle-là est uniformément répandue de nos jours. Ouvrir un livre, c'est vivre une profonde fraternité humaine («Lecteur, mon semblable, mon frère » dit Baudelaire), le roman primé en 2003, Loin des yeux, près du cœur de Thierry Lenain, en est le meilleur exemple. Et ne pas lire, c'est s'isoler de cette fraternité vitale, de « ce frère intérieur que tu n'es pas encore », comme dit Henri de Régnier. C'est s'isoler aussi des générations précédentes, qui ont voulu transmettre le flambeau. Comme le crie Victor Hugo dans l'Année Terrible : "C'est ton bien, ton trésor, ta dot, ton héritage !"
Ensuite, on reproche à la lecture, non seulement d'être une activité solitaire, mais de… n'être pas une activité du tout !
Là encore, l'apparence est trompeuse ; lire, c'est s'immobiliser à peu près en entier, vu de l'extérieur. Mais en fait, c'est déployer une activité intense dans toutes sortes de zones du cerveau, l'IRM nous en donne aujourd'hui les preuves ; c'est par là même entraîner et développer ses capacités, c'est voyager à la vitesse de la lumière, ou plutôt de la lecture, dans toutes sortes de mondes et surtout à la rencontre de son propre moi. Peu de chances en effet de se rencontrer soi-même pour celui qui ne lit jamais, qui s'oublie toujours dans l'activité extérieure, travail ou distractions.
Et se connaissant mieux, on se découvre plus aisément des envies, des projets ; ce qui conduit bien sûr à l'action.
Enfin, on reproche souvent aux lecteurs, aux liseurs, de s'évader hors du réel, d'avoir la tête ailleurs, d'être de futiles et inutiles parasites, en somme. C'est parce que le mot est en apparence un pâle fantôme, comparé au monde concret. Mais c'est ignorer qu'un livre de qualité, et au Comité de sélection nous veillons soigneusement à cette qualité, naît toujours de l'expérience bien réelle et nous fait plonger au cœur d'une vérité sociale, psychologique et humaine, qui s'incorpore bientôt à nous. Comme l'écrivait Gide : «désormais, je ne suis plus comme si je ne l'avais pas connue.» Car telle est la puissance de la lecture.
Alors, c'est vrai, lire n'est pas naturel, pas immédiat, l'apprentissage ne va pas en général sans peine ni efforts, mais c'est la seule voie vers soi-même, vers le monde et vers les autres, justement parce qu'elle va au-delà de l'immédiat.
Donc, lire c'est agir, c'est une action non pas solitaire mais solidaire, non pas irréelle mais vraie.
Souvenons-nous cependant de ces paradoxes et continuons à développer ces réponses : c'est ce que réussit si bien, année après année, si patiemment depuis 1996, l'opération Livre, mon ami - et c'est un honneur d'y contribuer.
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